CHEVREUIL

Par Louis Gagnon

Apprentissage de 35 ans de métier

Contrairement à la majorité des chasseurs de chevreuil, je ne fus pas introduit à cette activité par mon père ou un vieil oncle. Vivre l’aventure d’Anticosti après 4 ans sur les bancs de l’Université, voilà le point tournant de ma carrière et aussi de ma vie. À 22 ans, les renards de cette île et évidemment ses chevreuils allaient me séduire au point d’y rester 10 ans. C’est là que j’y ai récolté mon premier chevreuil et évidemment fait tuer des centaines d’autres. Un métier de guide ça peut devenir redondant et pour bien gagner ta vie, ça peut aussi devenir compliqué et souvent la famille prend position. La grande majorité le font quelques années et passent à autre chose. Moi, j’ai été chanceux. Ma blonde et moi avons développé notre gagne-pain en ajoutant des facettes à ce métier. La photographie animalière à compléter les autres mois. Lentement, les opportunités se sont présentées et nous avons acheté des terres en Outaouais. C’est là que la passion a continué et même augmenté. C’est à ce moment que j’ai compris que je connaissais beaucoup et peu sur ce gibier et que j’avais une chance de multiplier mes connaissances et améliorer ma situation en diversifiant mes revenus. Livre, dvd, conférence, formation printanière et consultation privée se sont ajoutés à mes saisons de guidage. 

Aujourd’hui, 35 ans plus tard, qu’est-ce qui me fait le plus vibrer avec cette bête, ce gibier?  La réponse n’est pas simple. Je crois que l’évolution de ma carrière m’a poussé vers une meilleure compréhension du chevreuil comme un morceau du casse-tête faune-habitat. La forêt, c’est comme une grosse communauté (une ville) avec différents types de gens (les espèces animales)  aux intérêts différents (la végétation, les herbivores, les prédateurs et l’homme). Le chevreuil dans cela, c’est un maillon important qui s’acclimate et survit. Avec le castor, la présence d’une abondance de chevreuil assure une forêt riche en diversité animale qui rend nos sorties de chasse plus stimulantes. Sans vouloir juger personne, j’ai encore beaucoup de misère à comprendre les chasseurs qui réduisent cette activité à la récolte du premier chevreuil légal souvent le premier samedi d’ouverture. Ça va contre ma philosophie d’apprentissage. 

Rapidement, comme nous vivions à Anticosti à l’année longue, le cerf de Virginie est vite devenu notre sujet photographique préféré.

Pendant toutes ces années, j’ai eu la chance de guider et chasser possiblement plus de diversité de situations d’habitats et de territoires que la très grande majorité des chasseurs canadiens de chevreuil. J’ai chassé des petits, moyens et immenses territoires avec un peu beaucoup ou aucune pression de chasse. J’ai récolté ou fait récolter des petits, moyens, gros et supers chevreuils dans toutes les principales provinces canadiennes. Certains bucks ont pris des semaines d’efforts voire des années pour quelques-uns. D’autres furent des récoltes rapides basées sur la compréhension de l’habitat et des comportements normaux de ce gibier et plusieurs furent de la chance… souvent calculée mais à l’occasion pure. Au début, tous les beaux chevreuils récoltés m’excitaient. Lentement, la constance de mes récoltes est devenue plus importante. Sans réellement m’en apercevoir, la grosseur des cornes a momentanément surpassé le reste. Pendant mes 10 premières années dans l’ouest du pays, en Ontario ou sur nos terres et aux environs, la récolte d’un gros buck précis souvent vu ou photographié sur mes caméras est devenue un défi. Comme la vie passe et les expériences nous font évoluer, j’en suis venu à réaliser que la gestion, l’aménagement et la compréhension des habitats à chevreuil sont devenus ma passion qui surpasse les autres dans le domaine du chevreuil. Simplement parce que c’est la base de tout. 

Pendant longtemps c’est ce genre de chevreuil qui m’intéressait au plus haut point.

Pour la suite de cette chronique, je vais répondre à plusieurs questions avec le meilleur de mes connaissances et mes expériences de terrain. Ces dernières m’ont été fournies par l’équipe de rédaction suite à un tri. 

Section Appâtage :

A- Quels sont tes appâts préférés (pommes, carottes, maïs, luzerne, mélange etc.)

Le chevreuil a des préférences mais franchement c’est la place et la manière de fonctionner qui fera la différence. J’ai vu certains mélanges avoir plus d’attrait pour les mâles comme une moulée mélangée à base de maïs et soya fermentée qu’un ami avait mis sur le marché il y a quelques années passées. La luzerne troisième coupe, les mélanges américains très dispendieux à base de glands de chêne blanc et ou de châtaigne (chestnut) et le pois à soupe vert ou jaune sont aussi plus attirants mais à quel prix? 

B- Est-il préférable de mettre une grande quantité d’appâts en une seule fois ou d’en mettre en plus petites quantités à intervalles réguliers?

Chacun y va de sa recette. Le nerf de la guerre repose plus sur la place à appâter, séparer les chemins d’accès entre celui du mirador et celui de l’appâtage, s’éloigner des appâts le plus possible si vous chassez à visibilité de ces derniers et respectez les vents. Mais je dois vous avouer qu’une seule visite d’appâtage donne des résultats souvent meilleurs pour les vieux chevreuils.

C- Sur un site de chasse particulier, est-il préférable de mettre un seul tas d’appâts ou deux tas à des endroits distancés, ou encore d’éparpiller les appâts sur une bonne superficie?

Éparpiller les appâts donnera toujours un résultat supérieur. D’abord ça limite la compétition entre les différents chevreuils, ça complique la vie des ratons, écureuils, corbeaux et ours et ça permet de faire bouger les chevreuils dans un secteur donné. Ça complique la vie de certains chevreuils qui ont tendance à contourner un simple site d’appât pour sécuriser la place ou simplement pour savoir si une femelle en chaleur s’y trouve.

Ce genre de gros appât tourne inévitablement en des visites très majoritairement nocturnes.

D- Devrait-on plutôt privilégier la préparation de plusieurs sites avec des appâts à chacun?

Si vous cherchez à épingler un mâle mature, j’opterais pour plusieurs sites d’appâtage en connexion entre des zones de protection et plusieurs miradors selon les vents. Certains miradors seraient entre les zones d’appâtage à proximité des couverts plus denses. 

E- Quelle serait la meilleure méthode pour aller déposer les appâts (avec un VTT sans débarquer, à quelle fréquence, à des heures fixes, sans toucher aux appâts avec les mains, etc.)?

Franchement, l’appât c’est comme un champ nourricier, moins souvent tu y vas et plus loin tu y restes, plus l’appât sera utilisé et plus souvent de jour. Maintenant, il faut bien en trouver un entre les deux. On doit s’y rendre pour en remettre et y chasser de temps en temps… Si vous avez un budget fixe, je crois qu’une fréquence régulière d’une fois par semaine avec un montant d’appât juste assez important pour en manquer une ou deux journées pour ainsi favoriser une dépendance qui stimule la visite et la récompense comme le chercheur russe Pavlov a bien démontré avec un chien. Si vous avez un budget sans limite j’opterais pour louer plusieurs petites terres très éloignées l’une de l’autre pour toucher plusieurs «spots» à proximité des couverts forestiers de qualité. Pour la plupart des sites d’appâtage, l’accès en VTT et l’utilisation des mains nues pour la manipulation ne sont pas des problématiques en soi. La planification entrée-sortie du mirador, le vent, la dispersion des appâts et la qualité du territoire sont beaucoup plus importants.

Quand vous évoluez sur une petite terre dans un secteur à forte pression de chasse, vous chassez fort probablement le même super buck que plusieurs groupes de chasseurs avoisinants. Ce buck voyageait régulièrement entre 4 appâts distants de plusieurs kilomètres l’un de l’autre. Il n’a jamais été récolté.

F-Selon que l’on chasse à l’arc ou l’arbalète, ou encore à l’arme à feu, à quelle distance des appâts devrait-on installer l’affût? Si on chasse en retrait d’un site appâté ou d’un champ nourricier, à quelle distance devrait-on s’installer?

Naturellement, lorsqu’un vieux chevreuil approche d’un secteur alimentaire ouvert comme un champ nourricier ou non naturel comme un appât, il arrête à couvert à proximité et observe, écoute et hume l’air; c’est une question de survie. Comme ses sens sont aux abois et qu’il attend souvent plus d’une heure après la venue de la noirceur pour s’exposer, il est majoritairement plus efficace de s’éloigner des appâts pour ce genre de vieux chevreuils (femelles et mâles). Votre terrain vous dictera la distance à favoriser. Si le couvert de protection ou la zone de couchage potentielle se trouve chez le voisin, la frontière sera la limite mais si c’est encore chez vous, il est souvent plus payant d’être à proximité du couvert que de l’appât plus encore sur les petites terres à forte pression de chasse.

SECTION TECHNIQUES DE CHASSE

A-Quelle est la meilleure période pour espérer avoir du succès… avec le rattling

Considérant que nos populations de chevreuils sont fortement débalancés en faveur des femelles, la fin de la saison de chasse lorsque la plupart d’entre elles seront accouplées sera la période à favoriser pour le rattling.

B- À quelle fréquence et à quelle durée devrait-on faire du rattling

Ça fait peu de différence car il n’y a pas de combat pareil. Disons que mes expériences et les études ont démontré que tôt le matin avant les grands vents et des fréquences de 30 secondes à une minute sur des intervalles de 10 minutes semble une recette passe-partout. 

C- Avec le «grunt call»?

Le grunt call est un outil d’appoint que je considère comme une obligation dans un sac à dos de chasseur de chevreuil. Dès la mi-septembre, ça peut rapporter et aider à finir le travail. Dans mon cas, je l’utilise principalement pour motiver les chevreuils à s’exposer, à faire le dernier pas. Je n’aime pas particulièrement aller à la pêche avec les techniques associées aux calls car je n’aime pas stimuler des chevreuils qui autrement ne seront pas alertés de ma présence. Selon la situation et la date, je choisirai si j’y vais avec un grunt call ou un appel de femelle. Je dirige rarement l’appeau vers le gibier et après quelques essais sans mouvement, je préfère attendre et rester concentré vers le mouvement. 

D- Pour la chasse à l’affût, à quelle hauteur conseilles-tu d’installer les miradors?

Le plus haut possible si vous êtes confortable. Un mirador trop bas est trop visible et n’a aucune influence sur le contrôle des odeurs. 

E- Si le vent est favorable, conseilles-tu de persévérer sur le même site d’affût durant plusieurs jours ou d’alterner entre différents miradors?

Si vous êtes confortable avec la gestion du vent et vos entrées et sorties, je n’ai pas de problème à rester quelques jours en ligne dans le même mirador. Si beaucoup d’activités ont eu lieu et que vous avez eu connaissance que quelques chevreuils sont passés derrière vous, je changerais de place pour laisser le secteur se purifier de vos odeurs.

F- En début de saison d’arc/arbalète est-il préférable d’installer son mirador en bordure d’un champ nourricier très fréquenté, ou devrait-on l’installer en retrait sur un sentier d’accès?

Tout dépend du type de chevreuil que vous cherchez et de la pression de chasse du secteur environnant. Disons que pour de vieux mâles, les sentiers de gagnage seront à prioriser tandis qu’un objectif de récolte plus simple comme un jeune chevreuil de n’importe quel sexe, la bordure d’un champ nourricier devrait faire l’affaire en autant que le vent soit du bon bord… 

G- Devrait-on enlever les miradors après la saison de chasse ou les laisser en place?

Encore une fois, c’est variable. Selon votre budget et si vous êtes propriétaire ou non de la terre. Disons que lorsqu’un mirador est bien positionné, non visible et qu’il semble montrer beaucoup d’activité à chaque sortie ou presque, je dirais qu’il doit rester là si possible évidemment. J’aime en mettre plusieurs, les essayer et enlever les pas bons et ainsi augmenter mes effectifs pour me donner des options de chasse à tous les vents possibles. 

H- Si un chasseur ne peut chasser que quelques heures, devrait-il prioriser le matin, le soir ou le milieu de journée?

Si j’avais une liberté dans le choix de mes heures et de mes journées mais pas beaucoup de temps, j’opterais pour le mardi, mercredi et jeudi entre 11h00 et 2h30 de l’après-midi. Les vieux chevreuils sont très sensibles à la pression de chasse et remarquent rapidement une diminution d’activité humaine en forêt. Connaissez-vous beaucoup de chasseurs qui passent du temps en forêt dans ces périodes? Sinon, les soirs sont meilleurs que les matins sur les appâts. J’irais jusqu’à proscrire toute sortie de chasse le matin sur les appâts. Les chevreuils y sont déjà à votre arrivée et vous brûlez votre spot de chasse. 

I- Si par malchance un beau mâle flaire notre présence en raison d’un vent qui tourbillonne, est-il possible qu’il repasse au même endroit si on laisse le site tranquille pour plusieurs jours (si oui combien de jours)?

Pourquoi pas? Ça sent l’humain partout en saison de chasse, les chevreuils doivent composer avec cela. Par contre, un site au vent tourbillonnant laisse entrevoir un problème récurrent dans ce mirador. Je me poserais de plus sérieuses questions à propos de ce site et l’effet du vent…

Voici deux types de tree-stands assez efficaces; le premier camouflé dans les têtes des cèdres permet de s’asperger d’huile naturelle de cèdre et d’être plus permissif avec les vents tourbillonnants. Le deuxième avec une barre de tir pour longue portée couvre une super grande surface et permet d’y rester pendant plusieurs jours consécutifs par vent douteux tellement c’est immense à couvrir. Dans ce cas-ci, les binoculaires de bonne qualité sont obligatoires.

J- Les mâles matures craignent-ils le passage répété de VTT sur leur territoire? Comment réagissent-ils?

Le VTT est une machine extraordinaire mais du même coup un engin de destruction massive pour les chevreuils, l’orignal, l’ours et le petit gibier. Ça ne pousse pas trop le chevreuil mais ça le garde camouflé beaucoup plus longtemps et ça le rend même nocturne dans de grands secteurs au complet.

Je n’ai jamais vu un beau buck foncer sur mon VTT même à Anticosti. Par contre, j’ai régulièrement surchargé mon «4 roues» durant des journées de chasse plus fructueuses.

SECTION ÉQUIPEMENTS :

A- Selon toi les caches tentes sont-elles efficaces pour leurrer un vieux buck?

Je crois que cet outil a sa place dans plusieurs circonstances. Ça contrôle jusqu’à un certain point la dispersion des odeurs et ça donne une belle marge de manœuvre aux chasseurs qui ont la «bougeotte» … Après quelques expériences variées, il est important de traiter votre tente contre les reflets UV et la vaporiser d’anti-odeur (réducteur d’odeur serait mieux approprié selon moi)  sera un atout. De plus, sa pose en dernière minute avec l’ajout d’un ou deux petits conifères ou branchages en avant-plan est définitivement un «Must». 

B- Les mâles matures craignent-ils les appareils de détection avec flash infrarouge standard? Ceux de type Black LEDs sont-ils vraiment plus efficaces?

Il y a eu beaucoup d’amélioration au cours des dernières années pour ce type d’outil de chasse. Les mâles matures sont des animaux très sensibles à tous les types de dérangement. Ils sont sensibles à l’infrarouge. Ça veut dire qu’il le détecte à tout coup mais ça ne veut pas nécessairement dire qu’il ne reviendra pas. C’est très variable d’un individu à l’autre. Avec l’avènement des modèles «black LED», on a beaucoup amélioré la situation. Ce n’est pas encore parfait mais à mon sens se priver de cet outil serait un sacrilège dans le contexte actuel. Si vous rêvez d’un gros buck, il faut le repérer avant tout et rien n’arrive à la cheville des caméras de détection. 

C- Selon toi pour éviter de contaminer un site avec des odeurs indésirables devrait-on enlever les appareils de détection avant l’ouverture de la chasse?

Je ne pense pas que ce soit un problème important en autant que l’on laisse le temps aux caméras de travailler. Une visite par semaine me semble le minimum. J’aime mieux travailler avec plusieurs caméras qui restent sur les mêmes grattages, sentiers, salines ou autres pour au moins 10 jours. J’essaie de placer mes caméras à environ 7 pieds de haut en angle pour minimiser le dérangement et je change la carte sans regarder les photos sur place si je pense garder la caméra dans le secteur. 

D- Pour un territoire de 500 acres (2 km2) combien devrait-on utiliser de caméras pour avoir une bonne idée du nombre de chevreuils?

Une caméra par 100 acres est un minimum acceptable pour avoir une bonne image de l’utilisation  réelle de votre territoire par la population de chevreuils. Mais là encore, ça va beaucoup dépendre de la forme du territoire et de la diversité des habitats qui le recouvrent. 

En espérant vous avoir aidé à faire quelques corrections pour la saison qui commence bientôt. Pour en savoir plus, venez me rendre visite au  www.lanaturesauvage.com ou au www.onchasse.com

À l’aide de différents exemples, l’auteur explique pourquoi les grands mâles sont si difficiles à déjouer.

Retour en haut